quaesitio

47%


L’un des points focaux de l’élection présidentielle américaine cette année est, en fin de compte, le rôle de l’Etat dans la société. Est-ce que les Américains veulent une société de marché dominée par le « chacun pour soi » ou veulent-ils un certain degré de solidarité organisé forcément par la main publique (alors que la main invisible n’y arrive pas). Certains des grands thèmes débattus lors de cette campagne ne sont qu’une déclinaison de cette question fondamentale – par exemple la proportionnalité des impôts, la sécurité sociale et notamment la couverture santé. S’il est vrai que tout ce qui est inventé ou débattu aux Etats-Unis nous est importé tôt ou tard en Europe, il s’agit là d’un débat dont les arguments doivent nous intéresser vivement, nous qui sommes encore traditionnellement attachés, avec des variations plus ou moins grandes, au(x) modèle(s) de l’Etat-providence. Ceci est vrai aussi pour le Luxembourg, où il est peut-être intéressant, pour mettre un peu en perspective le débat budgétaire, de lancer un regard vers les Etats-Unis.

La question a été exacerbée par la déclaration de Mitt Romney, révélée par Mother Jones[1], sur les 47% de la population américaine qui voteraient de toute façon Obama, puisqu’ils vivraient en parasites aux dépens des forces vives de la nation (c.à.d., pour les Républicains, les entrepreneurs qui paient 50 000 USD par couvert pour assister au fund raiser où il débite ces inepties). Pourquoi le Président sortant n’a pas attaqué son adversaire sur cette déclaration lors du premier débat a fait l’objet de multiples analyses sur lesquelles je ne vais pas m’attarder ici, car ce n’est pas le sujet de ce post.

 Ce qui m’intéresse ici, c’est le terrain idéologique sur lequel naissent ces positions. Cette idéologie se comprend mieux à la lecture de “Haine Froide – à quoi pense la droite américaine” de Nicole Morgan, livre qui vient de paraître au Seuil en septembre 2012. Ce livre, qui, pour un Européen avec une sensibilité de gauche (ou même, probablement, pour un Européen tout court…), se lit un peu comme un roman d’épouvante, retrace les origines idéologiques de la droite américaine actuelle dont on se demande parfois comment tant de bassesse, mensonges et réinterprétations partisanes de la réalité sont possibles dans un seul parti [2].

 Le livre explique assez longuement l’influence et la diffusion des idées des économistes de l’école de Chicago emmenée par Milton Friedman, thème déjà bien éclairé notamment dans le livre “The Shock Doctrine” de Naomi Klein de 2007. Mais il revient surtout dans une première partie sur les théories de Ayn Rand, la romancière égérie du “laissez-faire” et féroce défenderesse de belles valeurs comme l’égoïsme, l’individualisme, et le capitalisme débridé: “Ma philosophie, par essence, dit-elle, est le concept de l’homme en tant qu’être héroïque, avec son propre bonheur comme objectif moral de sa vie, avec l’accomplissement productif comme sa plus noble activité, et la raison son seul absolu [3]. Ce qui l’amène très naturellement à réfuter et même à considérer comme mal absolu la collectivité, l’Etat, et toute forme de taxation. Surtout, Ayn Rand [4] affichait un mépris très accentué pour tous ceux qui n’étaient pas des entrepreneurs, mais des “profiteurs” de la richesse créée par les premiers: “Elle a, sans relâche, montré du doigt ces ennemis de la force de la nation. Elle a répété sans fin les mots “parasites”, “pilleurs”, “mendiants à la petite semaine”, “poux”, “imitation d’humains”, “lie”, “vermine” ou “zombies” pour décrire ceux qui ne créent pas la richesse, mais en vivent.”[5]

 Si Paul Ryan, généralement considéré comme bien plus dangereux, car plus radical et mieux soutenu dans le Parti Républicain que Romney, se réclame ouvertement des thèses de Ayn Rand (il a déclaré avoir été bouleversé par la lecture des romans de l’auteure, voir l’article récent de Ryan Lizza dans The New Yorker consacré à Paul Ryan), Mitt Romney, qu’on croyait plus modéré et plus neutre idéologiquement, semble se nourrir de la même idéologie nauséabonde, même si ce n’est peut-être finalement que pour des raisons purement opportunistes  [6]: “Here was Romney raw and unplugged – sort of unscripted. With this crowd of fellow millionaires, he apparently felt free to utter what he really believes and would never dare say out in the open. He displayed a high degree of disgust for nearly half of his fellow citizens, lumping all Obama voters into a mass of shiftless moochers who don’t contribute much, if anything, to society, and he indicated that he viewed the election as a battle between strivers (such as himself and the donors before him) and parasitic free-riders who lack character, fortitude, and initiative. [7] Du Ayn Rand tout craché.

 C’est dire donc que les politiques du « tout-économique » tendant seulement à favoriser le libre-échange et la liberté des marchés, s’opposant autant que possible à la régulation (notamment des marchés financiers dont les principaux acteurs et « strivers » sont responsables pour une crise qui fait surtout souffrir les classes moyennes et populaires), hostiles à toutes formes d’impôts et à toute logique redistributive, favorisant la privatisation de services publics etc. sont hautement idéologiques et arrivent à nier ou ignorer tout argument ou élément factuel qui contredirait leurs schémas. Elles ont pris le dessus à l’issue d’une longue contre-révolution néo-libérale dont les effets continuent à se faire sentir dans nos sociétés et nos gouvernements, et ce malgré la profonde crise mondiale causée par ce système.

 La meilleure réponse vient du Président Obama lui-même, cité par l’éditorial du New Yorker du 17 septembre 2012:

 “(…) But the President did offer a powerful response to the dystopian individualism of the Ayn Rand-influenced Republicans and their leader, Paul Ryan, the Vice-Presidential nominee, by invoking “citizenship, a word at the very heart of our founding, at the very essence of our democracy.” He continued:

We, the people, recognize that we have responsibilities as well as rights; that our destinies are bound together; that a freedom which only asks what’s in it for me, a freedom without a commitment to others, a freedom without love or charity or duty or patriotism, is unworthy of our founding ideals, and those who died in their defense.

In high definition, Obama’s lined face and grey hair said all that was necessary about his education in office. Yet, his voice was strong, and he and his party have now framed a clear choice, less about Obama versus Romney than about the perilous future of the American commons.” [8]

Espérons qu’il trouvera le courage et les mots pour bien défendre ces idéaux lors des deux débats qui viendront.

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  1. www.motherjones.com/politics/2012/09/secret-video-romney-private-fundraiser  Voir aussi le blog de Paul Krugman qui, comme de nombreux autres commentateurs, dévoila immédiatement l’affirmation de Romney comme fausse: krugman.blogs.nytimes.com/2012/09/18/taxes-over-the-life-cycle/ []
  2. Voir l’entretien avec l’auteur Thomas Frank sur la réécriture de la crise, à des fins partisanes, par les stratèges républicains:www.sueddeutsche.de/politik/bestseller-autor-thomas-frank-im-interview-amerikas-rechte-hat-die-krise-umgedeutet-1.1469588-2 []
  3. N. Morgan “Haine Froide – A quoi pense la droite américaine?”, Seuil, septembre 2012, p.41 []
  4. en.wikipedia.org/wiki/Ayn_Rand []
  5. N. Morgan, op.cit., p. 54. []
  6. D’après une analyse du Spiegel, Romney ne serait ni centre, ni Tea Party, mais se comporterait, aussi en politique, uniquement comme un businessman: www.spiegel.de/politik/ausland/us-wahlkampf-mitt-romney-mogelt-sich-in-die-mitte-a-859818.html []
  7. David Corn, www.motherjones.com/politics/2012/09/secret-video-romney-private-fundraiser. []
  8. The New Yorker, 17 septembre 2012, Comment “Conventional Wisdom” par Steve Coll, p.28. []

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