quaesitio

Grandeur oblige


La Ville de Luxembourg a récemment accueilli son 100.000e résident [1] – sans doute soigneusement choisi par l’administration pour l’opération-photo – ce qui en fait officiellement une “grande ville”.
Ce statut anoblit, mais il oblige aussi.

Il invite la Ville à sortir de la provincialité, à maîtriser sa croissance et à lutter contre l’exclusivité.

Notre Ville est belle, attractive et de plus en plus animée. Mais elle est à certains égards encore très provinciale. Il faut une volonté politique pour changer cet état de fait.

Un premier point concerne les horaires des écoles précoces et préscolaires : les cours dans les cycles préscolaires se terminent à 11h40, et il y a très peu de maisons-relais dans la Ville, ce qui rend la conciliation entre vie professionnelle et vie en famille avec des enfants très difficile, voire impossible si les deux parents travaillent, ce qui est souvent le cas dans les foyers modernes. Comment aller chercher son enfant à 11h40 et le ramener à 14h00, si on a un travail normal? Voilà un pari impossible, d’autant plus si on a d’autres enfants qui fréquentent les cycles supérieurs, où les classes se terminent à 12h30. Supposer que dans une métropole les familles fonctionnent encore “à l’ancienne”, avec une maman qui va chercher les enfants à la sortie de l’école, relève décidément d’une conception antiquée de la société urbaine. Il faudrait y remédier.

Provincialité encore, lorsqu’on fréquente le Centre-Ville le dimanche et que l’on voit les touristes perdus dans les rues désertes – rareté des cafés et restaurants ouverts – la Ville le dimanche offre une image de belle endormie.

Optimiser aussi les espaces publics, pour répondre à la demande croissante de jeunes familles notamment – ce qu’on remarque à la fréquentation très importante de toutes les aires de jeu de la Ville. Des mesures simples permettraient d’améliorer considérablement la qualité de vie de nombreuses familles en Ville : p.ex. illuminer des aires de jeu après la tombée de la nuit en hiver, aménager des espaces publics déserts depuis des années (p.ex. l’ancienne fontaine dans la Pétrusse).

La désertification du Centre-Ville et l’absence d’habitants engendre un sentiment de sinistrose et d’abandon dès le samedi fin d’après-midi, ce qui m’amène au deuxième point: la maîtrise de la croissance.

La Ville de Luxembourg a, à partir des années 60, sacrifié la ville au développement de la place financière, en constante recherche de nouveaux espaces de bureaux, qui lui furent offerts au Centre-Ville, puis progressivement au Kirchberg. Pour schématiser, le résultat en est une désertification du Centre-Ville, où l’espace est dédié presque exclusivement aux commerces et aux bureaux, une gentrification extrême des premières strates autour du Centre (Belair, Limpertsberg, Gare, Cents, Faubourgs et progressivement aussi Bonnevoie) et un repoussement des classes moyennes (pour ne pas parler des classes populaires, qui sont en voie de disparition dans la Ville) vers les quartiers moins prisés de Hamm, Beggen, Weimerskirch, Gasperich et Cessange. C’est certes un mouvement qui n’est pas typique du Luxembourg, mais ce qui est particulièrement frappant ici, c’est le manque évident de toute volonté politique, de toute “Planungshoheit”, pour encadrer tout ce développement dans un plan cohérent de développement urbain de la Ville. On a l’impression que le développement de la Ville se fait au gré des plans soumis aux autorités par les promoteurs privés – que la Ville est en quelque sorte laissée aux mains des intérêts privés: le Ban de Gasperich et Royal Hamilius n’en sont que les derniers exemples en date, le cas de la Place de l’Etoile témoigne du malaise face à une situation où pourtant une intervention s’imposerait.

Maîtriser sa croissance ensuite en essayant de repenser la mobilité à l’intérieur de la Ville. On a beau organiser des séminaires avec Jan Gehl, l’un des urbanistes défendant la mobilité douce et de la restriction de l’espace pour les voitures dans l’espace urbain [2], encore faut-il avoir le courage politique d’appliquer ces préceptes (et encore faut-il assister aux conférences qu’on organise, voir fin de l’article précité du Land…). Et il n’est guère cohérent, d’un côté, de construire sans cesse de nouveaux parkings et garages dans la Ville (ou de les exiger dans le cadre de la construction ou de la rénovation d’appartements), et de l’autre de promouvoir des projets-pilotes d’habitations sans voitures (comme au Limpertsberg). Il n’est pas cohérent non plus de se réclamer de la mobilité douce, tout en la négligeant sur le terrain, que ce soit par des pistes cyclables inachevées ou dangereuses, ou des feux pour piétons mal programmés.

Enfin, un autre grand enjeu de la croissance de la Ville consistera dans la lutte contre l’exclusivité et l’exclusion. A l’heure actuelle déjà, vivre en Ville n’est plus donné qu’à une minorité fortunée qui peut payer des prix d’achat ou de location du foncier qui se situent au niveau de ceux de Paris ou d’autres métropoles mondiales.

Certes, les autorités communales commencent à lutter de manière plus active notamment contre la “Zweckentfremdung” de logements (c’est-à-dire la destination à des fins autres que le logement dans des zones non autorisées), mais ces efforts n’ont visiblement pas encore payé. Il faudrait beaucoup plus résolument s’engager aussi dans la voie d’une taxation de logements et d’espaces vacants, tout en poursuivant une vraie promotion de la construction de logements sociaux sur le territoire de la Ville – l’effet combiné de ces mesures serait peut-être de faire chuter le prix des logements et de permettre, à nouveau, une certaine mixité sociale dans notre Ville.

Il est à cet égard frappant de constater que tous les nouveaux PAP prévoient la construction de logements ayant une surface moyenne de 100 m2 – sur le territoire de la Ville cela se traduit dans la réalité que seules les classes moyennes supérieurs (et encore) pourront accéder à de tels logements, même s’ils bénéficient du statut de logement social sous la loi pacte-logement… Il est difficile de dire d’où cela vient, mais, enfin, il y a manifestement une certaine suite dans les idées.

Mais le cap des 100.000 habitants n’est évidemment pas du tout une occasion pour réfléchir au développement et au devenir de notre Ville. C’est simplement une occasion de plus pour une photo avec le bourgmestre.

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  1. www.wort.lu/fr/view/luxembourg-passe-au-statut-de-grande-ville-50890c83e4b09fe633912b07 []
  2. espacepublicluxembourg.wordpress.com/2010/11/10/11-11-2010-jan-gehl-dk-cities-for-people-la-ville-pour-les-hommes/:  “La politique d’aménagement dans les villes doit nécessairement (ré-) intégrer l’échelle humaine dans ces projets. « Le nombre de voitures qui circulent dans une ville dépend de l’offre des infrastructures pour ces voitures présente dans la ville. Et si plus de voitures équivaut à dire plus de circulation, pourquoi n’essayerait-on pas d’inviter moins de voitures dans nos villes? » Une des clefs pour une ville plus agréable et plus vivable est celle d’inviter l’homme à s’approprier sa ville, à marcher, à rouler en vélo, à s’attarder et tout simplement de promouvoir les fonctions sociales de l’espace public qui sont la rencontre et l’échange.”

    www.land.lu/2012/02/24/espace-public-un-challenge/ []

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