quaesitio

Crispation identitaire


Un panel composé de l’historien Denis Scuto, de l’économiste Carlo Thelen, de Laura Zuccoli de l’ASTI, du député ADR Fernand Kartheiser et du Ministre François Biltgen débattait lundi soir (5 novembre 2012) de la question « Devenir luxembourgeois : nationalité, citoyenneté, droit de vote » dans le cadre d’un « public forum » organisé par le mensuel Forum et modéré par Michel Pauly. Pour moi, l’apport majeur de ce débat intéressant était de prendre encore plus conscience de la crispation identitaire qui existe, chez certains membres du personnel politique, conservateur surtout, sur la question de la langue luxembourgeoise [1].

Une partie de la discussion était consacrée à la question, effectivement centrale, de la maîtrise du luxembourgeois en tant que facteur d’intégration dans notre pays et condition d’accès à la nationalité – on sait que la loi sur la double nationalité prévoit une certaine maîtrise du luxembourgeois comme condition d’accès à la nationalité. Sur ce point, la ligne de démarcation entre conservateurs (surtout F. Kartheiser et, dans une bien moindre mesure, F. Biltgen) et progressistes (D. Scuto, Laura Zuccoli) est apparue de manière très claire : pour les conservateurs, pas question de renoncer à la prépondérance donnée aux tests de langue, même si leur importance est de fait déjà réduite dans la loi de 2008 et qu’on pourrait réfléchir à l’aménager plus encore. De manière un peu diffuse, cela participe de l’idée que la nationalité luxembourgeoise se mérite et que la connaissance de la langue, si elle n’est plus indispensable à l’intégration, est du moins un gage de bonne volonté auquel chaque étranger doit se soumettre. Une approche « exclusive » de la nationalité (on exige une parfaite intégration dans la société, censée mesurée par la maîtrise de la langue, pour octroyer la nationalité), à l’opposé d’une approche « intégrative » (où, pour schématiser, on fait initialement plus ou moins abstraction du facteur de la langue, pour mettre en valeur d’autres critères de rattachement au pays – le sol, le sang, le mariage – la maîtrise de la langue luxembourgeoise suivra).

Dans les questions linguistiques, il ne faut pas donner sa langue au chat. Ainsi, le débat – fortement intéressant – a aussi fait apparaître, notamment par le témoignage de Laura Zuccoli, que dans une société ouverte et multiculturelle comme celle du Luxembourg, exiger la connaissance du luxembourgeois est souvent discriminatoire, surtout au détriment des étrangers socialement faibles et parfois illettrés, pour qui le luxembourgeois est une barrière infranchissable. Alors que le luxembourgeois écrit s’est considérablement développé depuis vingt ans (de la littérature aux jeunes qui écrivent leurs SMS en luxembourgeois), la réalité chez nous est cependant également qu’il existe de nombreux milieux dans lesquels le luxembourgeois n’est guère parlé – on peut s’intégrer au Luxembourg sans parler la langue, avec la seule maîtrise du français, de l’allemand ou même de l’anglais. C’est une réalité, qu’on le veuille ou non. Il serait bon qu’on en tienne compte dans nos lois sur la nationalité et qu’on reconnaisse la langue luxembourgeoise pour ce qu’elle est : une langue, un mode de communication, et non pas le signe de rattachement national quasi-exclusif.

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  1. On lira à ce sujet plus particulièrement le Chapitre XI – Le droit de la nationalité aujourd’hui (1986-2012) de l’ouvrage de Denis Scuto “La nationalité luxembourgeoise (XIXe-XXIe siècles)”, Editions de l’Université de Bruxelles, 2012. []

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