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A qui emprunter : à la veuve de Steinfort, ou à Goldman Sachs?


emprunt-national.1255423944Un article paru dans le Spiegel du 31.12.2012 m’a rappelé une idée que j’ai rencontrée à plusieurs reprises dans le passé récent, et qui me fascine: l’identité et l’origine d’un prêteur n’est pas indifférente. Il y a une différence entre emprunter à la veuve de Steinfort ou au banquier de Wall Street.

L’article en question traitait du Japon sous le titre sans équivoque “Asiens Griechenland”. La politique du gouvernement japonais du Premier Ministre Abe de relance de l’économie par l’endettement et par un vaste programme de travaux publics y fut présentée comme une aberration économique – pas étonnant venant du Spiegel, qui, en bon allemand. prône chaque semaine les vertus de la discipline fiscale et budgétaire. Que l’économiste keynésien Paul Krugman ait vanté sur son blog cette même politique comme la seule apte à sortir une économie en dépression de la crise, n’étonnera pas non plus.

Mais ce qui est intéressant, c’est la réponse à la question comment il est possible qu’un pays avec un endettement égal à 230 % du PIB (pour comparaison, la Grèce a un endettement de 160% du PIB) peut ne pas être étouffé par le coût d’une telle dette? La raison réside, d’après le Spiegel, dans le faible taux d’intérêt que doit payer le Japon pour le service de sa dette: 0,75% contre des taux à deux chiffres pour la Grèce.

L’explication de cette discrépance réside certainement dans le fait que, même avec un endettement qui est plus du double du PIB, le Japon reste la 3e puissance économique mondiale [1], avec une capacité de remboursement bien supérieure à celle de, par exemple, la Grèce.

D’après le Spiegel cependant, l’explication principale serait que 95% de la dette du pays serait détenue par les épargnants japonais, par le biais de produits d’épargne et d’assurance. Et les épargnants japonais “croiraient manifestement dur comme fer à ce que leur pays rembourse un jour ses dettes. Un perpetuum mobile du crédit, semble-t-il.”

L’Italie [2] a un profil de dette assez domestique, elle-aussi, ce qui parmi les pays à problème de la zone euro la rendait relativement moins vulnérable aux sauts d’humeur des marchés financiers.

Une autre expérience, personnelle celle-là, me conforte dans la réflexion que la dette “domestique” a un effet bénéfique dans un contexte de crise: lors de la restructuration de la filiale luxembourgeoise de la banque islandaise Kaupthing, en 2009, les prêteurs bancaires étrangers dans leur totalité, se montraient très rétifs à toute restructuration de leurs créances, alors que les créanciers luxembourgeois (c’est-à-dire les créanciers établis sur la Place), mécontents aussi bien évidemment, étaient néanmoins plus sensibles à des arguments tenant à la sauvegarde des intérêts nationaux. L’intérêt de place n’intéresse finalement que… la Place.

Bref, tout m’incite à penser qu’il vaut mieux emprunter auprès de ses ressortissants, qui sauront, le cas échéant, faire un effort et qui seront plus susceptibles d’accorder des délais de paiement et même des sacrifices sur leur créance en cas de besoin national, qu’auprès d’instituts financiers internationaux, qui soit détiendront ces obligations pour compte propre, soit pour d’autres clients institutionnels internationaux.

Ce n’est manifestement pas l’avis du gouvernement luxembourgeois, qui a placé un emprunt de 1 milliard d’euro, maturité 10 ans, au printemps 2012 dans les marchés de capitaux internationaux. En réponse à une question parlementaire du député Ben Fayot [3], le Premier Ministre répondit que le placement dans les marchés internationaux était justifié par trois raisons: la liquidité de la dette dans les marchés internationaux, le moindre coût par rapport à une opération de grand emprunt luxembourgeois (efficacité), et profiter du AAA luxembourgeois et du faible coût de service de la dette.

Des arguments fallacieux! L’Etat luxembourgeois peut très bien payer le même taux d’intérêt dans le cadre d’un grand emprunt national – la bonité AAA fera référence également dans ce contexte-là. L’argument de la liquidité n’en est pas vraiment un non plus: l’emprunt serait représenté par des obligations, qui pourront circuler sur les marchés de capitaux secondaires – rien n’empêchera les investisseurs internationaux friands de titres AAA de les acheter, le  cas échéant. La plupart restera néanmoins dans les portefeuilles des clients, domestiques, des banques luxembourgeoises. Finalement, l’argument de l’efficacité est également un peu court: un grand emprunt national pourrait servir, sur le plan politique, à solidariser la population dans un contexte de crise et à encourager l’investissement dans le pays. Il est évident qu’il y a bon nombre de Luxembourgeois qui ont de l’argent à placer: pourquoi ne pas le prêter à un emprunteur solvable dans lequel on a un intérêt direct, du fait de son lieu de vie?

Empruntons donc domestiquement – c’est, à tout le moins, l’assurance d’une meilleure position de négociation au cas où notre pays devrait un jour se trouver en mauvaise posture par rapport au service de sa dette.

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  1. www.spiegel.de/wirtschaft/soziales/japan-fitch-senkt-kreditwuerdigkeit-auf-a-a-834455.html; avec, toujours, un rating A+ chez Fitch. []
  2. www.dbresearch.com/servlet/reweb2.ReWEB?rwsite=DBR_INTERNET_EN-PROD&rwobj=ReDisplay.Start.class&document=PROD0000000000293074&rwdspl=1; on y lit notamment ce qui suit: “Italy, too, was able to withstand high interest rates at the beginning of the 1990s, because a large proportion of its public debt was held domestically. To be able to bear the current high rates, it is essential for the Italian government to sell newly issued debt at home.” []
  3. www.gouvernement.lu/salle_presse/actualite/2012/04-avril/17-juncker/index.html []

6 thoughts on “A qui emprunter : à la veuve de Steinfort, ou à Goldman Sachs?”

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