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Sinn-Flut


moses-at-the-red-sea-vladimir-bibikovJ’étais, jeudi 7.2.2013, aux journées de l’économie organisées par PwC Luxembourg à la chambre de commerce pour écouter les interventions de Hans-Werner Sinn, le très médiatisé professeur d’économie allemand et président de l’IFO, grand critique de la politique monétaire (fiscale selon lui) de la BCE et des interventions sur les marchés financiers en faveur des Etats européens en crise, et de Christian de Boissieu, un économiste français, renommé lui-aussi.

Ce qui était intéressant, ce n’étaient pas tant les débats. Hans-Werner Sinn vendait ses thèses, Christian de Boissieu, dans le temps qui lui restait, et avec les moyens linguistiques du bord (son anglais n’est malheureusement pas très bon), les siennes. L’avis de Christian de Boissieu était bien plus modéré que celui de Sinn [1], mais néanmoins pas si éloigné que cela du professeur allemand, bien que de Boissieu plaidait plus nettement, et de manière plus nuancée, pour les politiques européennes en faveur de la stabilisation de l’euro. La faiblesse linguistique était regrettable, car je pense que s’il aurait pu s’exprimer en français, il aurait pu faire passer un message bien plus intéressant, et plus contestataire de la vision de Sinn.

Mais ce qui était significatif pour moi, c’était la manière dont Sinn accaparait le temps de parole – il parlait pendant près d’une heure! – et à quel point il passionnait l’audience. Sur le temps de parole, on peut évidemment tuer un débat dans l’oeuf en parlant tellement longtemps qu’il ne reste que des miettes aux autres. Ce n’est pas d’une folle élégance ni d’une grande courtoisie, mais c’est certainement le cadet des soucis du Professeur Sinn. Certes, il est bon orateur, mais il me semble surtout qu’il y avait quelque chose dans son discours qui était formidablement attractif pour l’auditoire: il mettait en question, tout au long de son discours, l’esprit de solidarité entre Etats européens et, au-delà, entre les peuples européens. Pour terminer en ridiculisant l’esprit communiste de la défunte RDA et tout esprit de mutualisation de la dette européenne. Et, comble de l’inélégance, il osait comparer la France, pays d’origine de l’orateur dont il venait d’absorber la totalité du temps de parole, de maîtresse dépensière réclamant l’argent de son raisonnable amant allemand avant le mariage… amis de la poésie…

Malgré les ravages causés par le néo-libéralisme au niveau mondial, et son échec évident, je ne puis m’empêcher de penser que cette idéologie continue à exercer une étrange fascination au Grand-Duché, tant les gens sont accoutumés aux discours prônant (seulement) les vertus du marché et diabolisant tout esprit de solidarité et de communauté.

Hasard du calendrier, en même temps paraît, dans le Spiegel du 9.2.2013 un essai de l’auteur allemand Frank Schirrmacher sur le triomphe de l’égoïsme, modélisé par les scientifiques de la Guerre Froide, comme algorythme et mode de pensée dominant dans nos sociétés [2]. Ce que prône Hans-Werner Sinn, c’est l’égoïsme au niveau macro-économique, c’est la négation de l’idée de solidarité européenne. C’est l’homo economicus, l’abdication du politique, la dictature des marchés.

Comme quoi, les guerres se gagnent toujours dans les têtes. Je me rappelle de l’intervention d’un économiste lors d’une table-ronde récente qui, en réponse à l’affirmation d’un membre de l’audience que les politiques étaient tous pourris répondait en substance ce qui suit: “Le personnel politique subit, depuis près de 30 ans, une idéologie dominante au plan mondial, qui prescrit que les marchés disent la vérité et que la politique ne devrait pas s’immiscer dans leur fonctionnement – à quoi peut-on s’attendre de nos politiques dans ces circonstances?”

Je pense qu’il y a beaucoup de vérité dans cette analyse. Mais, une fois démasquée, l’idéologie est nue et vulnérable. Il faut oeuvrer à ce que cette idéologie froide et déshumanisante soit remplacée par une autre, plus juste et plus solidaire.

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  1. Bien que Christian de Boissieu n’est pas vraiment non plus un Stiglitz ou un Krugman: http://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_de_Boissieu []
  2. Spiegel, 7/2013, “Die Seele, die aus der Kälte kam – Wie der neue Kalte Krieg im Herzen der Gesellschaft geführt wird”, F. Schirrmacher, p. 114 ss., annonçant la parution du livre “EGO – das Spiel des Lebens” du même auteur. []

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