quaesitio

L’adoption plénière par les couples de même sexe: Révolution sociétale par la grâce de la crise des institutions, ou simple calcul politique?


equality

Dans l’effervescence ambiante que connaît le monde politique luxembourgeois actuellement, la réforme du droit de l’adoption pour les couples de même sexe est en train de passer quelque peu inaperçue. Après l’avis complémentaire du Conseil d’Etat du 4 juin refusant la dispense du deuxième vote constitutionnel pour contrariété au principe d’égalité de traitement des couples homoparentaux par rapport aux couples hétérosexuels, la commission juridique a approuvé lors de sa réunion du 19 juin le principe de l’adoption plénière d’enfants par des couples de même sexe. La loi doit maintenant encore être votée en séance plénière à la Chambre des députés, probablement à la rentrée parlementaire, si toutefois le parlement n’est pas dissout d’ici là.

Une importante réforme sociétale passerait ainsi un peu en sourdine, dans un pays toujours très catholique, malgré la relative perte de vitesse de l’église catholique depuis quelques années. Est-ce dû à l’inattention du CSV, désemparé et braqué sur d’autre problèmes autrement plus graves, liés à la préservation de sa base de pouvoir face à la crise institutionnelle qui est en cours? Car, et certains membres du CSV en conviennent en “off”, le vote d’une loi approuvant l’adoption par des personnes de même sexe risque de rendre le parti chrétien-social inéligible par une partie de sa base électorale, les catholiques et les conservateurs, pendant un bon bout de temps. C’est le genre de mesure-phare qui peut rester dans la mémoire des gens, tant le spectre des couples de même sexe élevant des enfants au même titre que les familles “traditionnelles” est toujours de nature à faire peur à une certaine frange de la population.

Bien sûr, les mentalités sont en train de changer. Le débat, parfois violent, sur le mariage entre personnes de même sexe en France a été suivi au Luxembourg. Beaucoup d’observateurs ont été choqués par la virulence des réactions des opposants à la loi, qui n’ont pas contenu ni caché leur haine. Or, la violence dans le débat politique fait peur aux Luxembourgeois, peuple plutôt consensuel, bien que majoritairement conservateur.

De plus, on voit que les choses bougent également aux Etats-Unis, où la Cour Suprême a émis la semaine passée un important arrêt prononçant l’inconstitutionnalité des restrictions aux mariages entre personnes de même sexe dans le Defense of Marriage Act californien. A partir de l’idée un peu surannée, bien que toujours présente dans l’esprit des gens, que tout ce qui vient d’Amérique est moderne et donc plutôt positif, on peut estimer que cette nouvelle-là ne manquera pas non plus de faire son effet et de persuader les Luxembourgeois, pragmatiques, à se dire que, finalement, les mariages entre personnes de même sexe, et même l’adoption d’enfants par de tels couples, n’est peut-être pas si grave.

On observera aussi que deux des hommes politiques les plus populaires du moment sont ouvertement gays, ce qui manifestement ne leur porte pas préjudice sur le plan politique. Il s’agit là aussi d’un signe que les mentalités dans le pays, du moins dans les milieux urbains, ont durablement changé.

Il y a dès lors une autre explication à ce qu’on peut interpréter comme un volte-face du CSV par rapport au principe d’ouvrir même l’adoption plénière aux couples homoparentaux, donc de les assimiler complètement aux couples hétérosexuels : se donner une façade progressiste dans le contexte d’une loi qui, sur le terrain, risque d’avoir peu d’impact :

“Néanmoins, le député (Gilles Roth) reste mesuré à propos de l’adoption : «Il y a eu 22 adoptions au Luxembourg l’an dernier. Elles concernaient principalement des enfants venus de pays comme l’Afrique du Sud, l’Inde, la Bulgarie, la Corée du Sud. Beaucoup de pays étrangers refuseront de donner leurs enfants à des couples homosexuels. Il y a eu seulement trois enfants nés au Luxembourg donnés à l’adoption l’an dernier. Donc, même si les couples homosexuels y ont accès, je pense que les chiffres de l’adoption ne risquent pas de monter, au contraire.»[1]

Décryptage: heureusement pour nous, il n’y aura dans les faits que peu de couples homosexuels qui se promèneront avec leurs enfants dans les rues et les contrées luxembourgeoises. Nos électeurs catholiques et conservateurs vont donc rapidement oublier et on se sera, à la même occasion, redoré notre blason progressiste en vue des prochaines élections. Opération gagnante donc.

A l’exception de la coalition sociale-libérale 1974-79 pendant laquelle un vrai programme cohérent de réformes sociétales a pu être réalisé (droits de la femme, avortement, divorce, peine de mort, réforme des peines carcérales…) – contre l’opposition farouchement populiste du CSV et du Luxemburger Wort – les réformes sociétales importantes se font rarement sur les grands principes dans notre pays.  Mais bien souvent sur la base des petits calculs politiques du parti dominateur.

Il n’en reste pas moins que cette réforme hautement symbolique est une vraie victoire pour les couples homosexuels et une avancée pour notre pays.

_______ ▼_f o u s s n o t e n _ ▼ _____________________________________________________
  1. http://www.lequotidien.lu/politique-et-societe/46084.html []

6 thoughts on “L’adoption plénière par les couples de même sexe: Révolution sociétale par la grâce de la crise des institutions, ou simple calcul politique?”

Répondre à Chris Scott Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *