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Le Huron (19) Electoralisme


lehuron2013Un chaman d’ici m’a expliqué qu’une maladie dangereuse risque de faire des ravages parmi les guerriers qui veulent s’asseoir dans la salle richement décorée. Cette maladie rend les candidats irritables et susceptibles. Les symptômes extérieurs sont le regard hagard, la bonhomie permanente, l’air ombrageux chez certains, doucereux, patelin, mielleux chez d’autres.

C’est l’électoralisme qui saisit les candidats et s’aggrave à mesure que le jour où les guerriers vont remettre leurs croix dans la tente fermée approche. Cette maladie existe dans tous les pays du monde, mais pas en Huronie où il n’y a jamais d’élections, car les chefs sont toujours les mêmes. Elle est très grave chez certains alors que d’autres en sont à peine saisis. Seuls les chefs et les sous-chefs et les guerriers de la salle richement décorée qui ne sont plus candidats ne sont pas saisis.

Je ne sais pas si cette maladie doit être traitée par un grand prêtre ou un chaman, s’il faut ingurgiter des potions magiques ou se faire saigner. Mais en tout cas elle n’exige pas que les malades restent au lit pour se soigner. Plutôt, elle les pousse à sortir encore et toujours plus à l’air libre, à se montrer partout, à se placer devant les caméras et à rechercher les micros et les stylos, à composer des billets, à imprimer des pamphlets, à cajoler les simples guerriers. Le meilleur remède contre cette maladie, c’est de se voir en image chaque jour dans une gazette ou sur les étranges lucarnes.

Cette fois-ci, même le grand chef noir l’a attrapée. Ainsi, la gazette noire qui n’est pas tendre avec les chefs rouges, montre en première page comme une grande nouvelle le grand chef noir saluer le grand chef rouge de la tribu des Gaulois venu calmer les esclaves du fer sur les marches de l’est de son pays. Mais c’est évidemment pour parler des affaires du continent et du monde et non  pour se montrer avec un Gaulois rouge. Quelques jours plus tôt l’ancien grand chef rouge était parti au-delà des mers pour se montrer aux caméras avec ce même grand chef rouge gaulois.

Le jeune chef rouge qui veut prendre la place du grand chef noir est aussi saisi de cette terrible maladie. Pour le calmer, sa tribu a attaché sa photo aux lampadaires des villages, au-dessus de celle du chef bleu du plus grand village du pays. On le voit tous les jours dans toutes les gazettes recevoir avec un grand sérieux les doléances des chefs d’esclaves sur le dieu Index et visiter des ateliers et des bazars.

Chaque jour aussi, des grappes de candidats entourent des chefs coupant des rubans, posant une première pierre, montant sur de grandes machines pour faire le premier trou, admirant de nouvelles rues et des tipis à moitié terminés. Pour varier, on a inventé une nouvelle façon de couper le ruban. On le remplace par un gros bouton sur lequel des tas de mains peuvent désormais pousser. Les candidats s’amusent beaucoup. C’est du plus bel effet et cela donne des photos plus vivantes dans les gazettes.

Cette maladie pousse les tribus à appeler les caméras, les stylos et les micros dans des lieux amusants pour leur expliquer sur un air décontracté ce qu’elles leur ont déjà raconté mille fois, mais cette fois-ci par de jeunes guerriers qui veulent s’asseoir dans la salle richement décorée avec un homme qui a une clochette. Cela s’appelle conférence de presse, et c’est un signe infaillible que toute la tribu est saisie de la maladie de l’électoralisme.

J’espère que les malades guériront le jour où les guerriers auront fait leurs croix. Mais rien n’est moins sûr, car j’ai entendu des candidats me confier que la course pour la salle richement décorée va recommencer le jour après les élections. De la sorte, c’est une véritable épidémie qui n’arrête jamais.

Le Huron

27 septembre 2013

 

 

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