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The Talented Mr Frieden – Un inventaire politique


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(c) Photo credit: Paperjam, photo par Andrés Lejona

“(…) ech, dee seriéisen Typ, wou d’Leit ëmmer soen, ech hätt mäin Job zevill sérieux gemaach

Luc Frieden sur RTL Télé Lëtzebuerg, le 10 juin 2013

 

En feignant de se plaindre de son image de type trop sérieux, de premier de la classe – Luc Frieden, tête de liste du CSV au Centre,  tente de tourner un « reproche » en qualité.  M. Frieden est manifestement conscient que son principal atout en politique est son aura de sérieux et de compétence. Est-ce que cette aura est entièrement justifiée ? Retour en arrière, à l’occasion des élections anticipées du 20 octobre 2013, sur sa carrière au gouvernement.

 

Élu une première fois député sur la liste du Parti chrétien-social (CSV) aux élections législatives du 12 juin 1994, Luc Frieden, jeune avocat et associé dans l’étude Bonn Schmitt, au profil libéral – on lui prêtait longtemps l’intention de se présenter plutôt sur les listes du DP – siège à la Chambre des députés de juillet 1994 à février 1998. Le 4 février 1998, à l’âge de 34 ans, Luc Frieden est nommé ministre de la Justice, ministre du Budget et ministre aux Relations avec le Parlement. Le journaliste Marc Gerges du Lëtzebuerger Land commente à l’époque: « (…) la décision du Premier ministre et chef virtuel du Parti chrétien-social (PCS) de nommer Luc Frieden à ce poste et non pas un dignitaire du parti élu en meilleure position – qui selon la tradition aurait dû jouir de la prééminence – était prise dans la perspective des élections de juin 1999: Luc Frieden, en tant que synonyme du rajeunissement du PCS, est aussi appelé à représenter l’image du jeune ministre chrétien-social dynamique. »[1] En 1999, il sera reconduit comme ministre du Trésor et du Budget et ministre de la Justice. Luc Frieden se positionne à cette époque, dans sa fonction de Ministre de la Justice, comme homme politique « law and order » et, en tant qu’étoile montante du CSV, comme successeur virtuel de Jean-Claude Juncker. Le durcissement de la ligne politique répressive de M. Frieden se retrouve notamment en matière pénologique contre les toxicomanes et les prostituées et, surtout, contre les réfugiés. Marc Gerges parle d’une « popularité populiste ». Car à part les annonces et certaines actions répressives, le bilan du ministre de la Justice est plutôt maigre et le restera. Libéral, comme il le souligne souvent, il ne l’est pourtant que dans sa politique pour la place financière. Par contre, en matière de réformes sociétales, il est bel et bien conservateur  : en relation, par exemple, avec le mariage homosexuel introduit aux Pays-Bas, M. Frieden indique en 2001 suite à une question parlementaire qu’on « peut admettre qu’en l’état actuel de notre législation la validité d’un mariagecélébré entre personnes du même sexe (…), sur base d’une (…) législationétrangère, ne serait pas reconnue au Luxembourg, car un tel mariage seraitconsidéré comme contraire à notre ordre public.« [2]

 

Mais Luc Frieden se démarque alors surtout par sa politique dure envers les demandeurs d’asile et les réfugiés. Après le suicide, par détresse, d’Odile Mpo-Luana transférée à la prison de Schrassig pour y attendre son expulsion vers le territoire belge, Luc Frieden soutient avec une relative froideur que Mme Mpo-Luana était, pour avoir troublé l’ordre public, seule responsable de sa situation. Dans un article enflammé, Marc Gerges revient alors à la charge dans le Land: « Monsieur le ministre Luc Frieden, le populisme est porteur, vous le savez mieux que nul autre. Mais s’il y avait un brin d’humanisme dans cette société, elle vous contraindrait à démissionner. Il en est de même pour votre famille politique, qui porte le « C » dans son sigle, pour symboliser son attachement à l’humanisme de la doctrine chrétienne. (Mais peut-être n’avez-vous choisi ce parti là que pour des raisons de carrière, sans vous préoccuper d’une quelconque morale.)« [3] Par sa politique intransigeante et dure à l’égard des réfugiés, Luc Frieden s’attire à cette époque régulièrement les foudres des ONG. En 2001 entre 750 et mille personnes participent à une manifestation organisée par le Comité pour le respect des réfugiés et contre les retours forcés contre la politique de M. Frieden et ses expulsions. A partir de la réforme de la loi sur l’asile en 2000, le ministre de la Justice Luc Frieden est souverain en matière d’asile. Lors des discussions sur cette réforme, il demanda d’ailleurs aux ONG de ne plus encourager les réfugiés à entamer des recours devant les tribunaux afin qu’il puisse évacuer les dossiers plus rapidement.[4]

 

Le cas le plus dérangeant en matière d’expulsion de demandeur d’asile fut sans doute  celui de Salmi Taoufik Kalifi. Après une vaste opération de police, initiée par les services secrets, le 31 mars 2003 et des perquisitions dans les milieux musulmans au Luxembourg, Salmi Taoufik Kalifi, qui possède la double nationalité tunisienne et bosniaque, fut arrêté et accusé d’appartenir à un réseau islamiste terroriste, sans qu’aucune preuve ne fut produite. Salmi Taoufik Kalifi fut expulsé le 4 avril 2003 vers la Tunisie. Un avis détaillé de la Commission Consultative des Droits de l’Homme (CCDH),[5] sous la présidence de Nic Klecker, en décembre 2003 critiqua fortement l’opération de police et cette expulsion. Les appréhensions de la CCDH devaient se confirmer, car dès son arrivée à Tunis, Monsieur Kalifi fut arrêté à l’aéroport et incarcéré par la police tunisienne pour devenir victime de graves sévices, mettant sa vie en danger. Salmi Taoufik fut détenu au secret, longuement torturé, et finalement condamné en 2006 par un tribunal militaire à 6 ans de prison. L’ancien avocat Luc Frieden avait ignoré que la Cour européenne des droits de l’Homme, dans une jurisprudence constante, retient que la responsabilité d’un Etat est engagée lorsqu’il procède à l’expulsion d’une personne dans un pays où il y a des motifs sérieux et avérés de croire qu’elle risque d’être soumise à des traitements inhumains et dégradants.

 

À la suite des élections législatives de juin 2004, Luc Frieden est reconduit par Jean-Claude Juncker dans ses fonctions de ministre de la Justice, en charge de l’ensemble des questions de sécurité intérieure, et de ministre du Trésor et du Budget. De juin 2004 à février 2006, Luc Frieden est également ministre de la Défense. Ainsi, en 2004, il devient responsable de la Justice, de la Police et de l’Armée en même temps – curieux et, comme il devait se montrer par la suite, toxique mélange des genres. Alors qu’en 2003 il avait déjà proposé une loi antiterroriste qui incluait une „définition nébuleuse“ du terrorisme selon le Conseil d’Etat, il tente en 2006 d’introduire le témoignage anonyme dans la législation luxembourgeoise. Seule une énergique levée de boucliers de la société civile amène Luc Frieden à renoncer à son projet néfaste pour les libertés individuelles et les droits de la défense au Luxembourg.

 

Mais même dans son domaine de prédilection de la place financière M. Frieden n’a pas toujours fait preuve d’une diligence exemplaire. Ainsi, M. Frieden se refusera de manière conséquente à préparer un texte sur les offres publiques d’acquisition (« OPA »), même après l’affaire RTL-Bertelsmann et le sort peu enviable réservé aux actionnaires minoritaires, argumentant de l’attente de la directive européenne OPA. Tirant les leçons de l’affaire RTL-Bertelsmann, le député LSAP Ben Fayot déposera dès le 19 août 2002 une proposition de loi relative à la protection des actionnaires minoritaires et à l’obligation de lancer une OPA[6], calquée sur la loi belge. Ce texte sera rejeté par le gouvernement au motif que le Ministère de la Justice préférait attendre la directive européenne sur les OPA, qui est finalement adoptée en avril 2004. Pourtant, le Ministre de la Justice attendra jusqu’au tout dernier moment, jusqu’en mai 2006, pour transposer ce texte[7]. Alors qu’en 2005, des rumeurs persistantes circulent que la société Mittal s’apprêtait à faire une offre hostile sur Arcelor, numéro un mondial de l’acier, héritier d’Arbed, et l’un des plus importants employeurs au Luxembourg, le Ministre de la Justice ne réagit toujours pas. Ces risques étaient bien réels, alors qu’Arcelor avait de larges réserves de cash et que le free-float de son actionnariat était très élevé. Ce n’était pas faute d’être prévenu : le risque de se trouver démuni en cas d’offre hostile sur une entreprise luxembourgeoise cotée en Bourse avait été soulevé par Ben Fayot dans une question parlementaire en juillet 2003, dans laquelle il interrogeait à nouveau le gouvernement sur ses intentions en matière de législation OPA : « (…) L’absence d’une législation précise en matière d’OPA risque de fragiliser cette industrie (Note : des fonds d’investissement). Par ailleurs, l’Etat luxembourgeois est lui-même actionnaire minoritaire dans Arcelor et SES, et peut donc risquer de se retrouver un jour dans une situation analogue à celle des actionnaires minoritaires de RTL Group en cas d’OPA, c’est-à-dire sans défense. »[8] Luc Frieden décide ne pas préparer un texte législatif sur les OPA, au nom de la sacro-sainte « flexibilité » de la législation luxembourgeoise, remède à tout en ces temps d’ultralibéralisme galopant. M. Frieden se voit finalement contraint, en plein milieu de l’OPA sur Arcelor, sous les feux de la rampe et sous la pression entre autres des médias anglo-saxons, de transposer la directive OPA de l’Union européenne de telle manière à ce qu’Arcelor n’ait pas les moyens de se défendre contre l’OPA hostile de Mittal.

 

Saut dans le temps : le 30 janvier 2008, après de longues hésitations, Luc Frieden démet Pierre Reuland (directeur général de la police) et Guy Stebens (secrétaire général), de leurs fonctions. Le déclencheur est une lettre du Procureur Robert Biever envoyée deux jours plus tôt au Ministre de la Justice et à la presse. Dans sa lettre, Robert Biever soutient que Reuland et Stebens auraient entravé la justice dans leurs investigations dans le dossier « Bommeleeër ». Reuland aurait dit en 2006 aux enquêteurs dans l’affaire Bommeleeër qu’ils n’allaient arriver dans leurs investigations que jusqu’à un certain point „an dann ass Schluss“. Selon Biever, Luc Frieden – en ces temps responsable de la Justice et de la Police, rappelons-le – lui aurait dit à cette époque dans une conversation, qu’on aura la « guerre entre le pouvoir judiciaire et la police » et que la Justice perdrait cette guerre. On apprendra plus tard que le Ministère de la Justice sous Luc Frieden avait supprimé un paragraphe dans le projet de loi portant sur l’entrave à la justice permettant à la justice de poursuivre des enquêteurs qui avaient volontairement retenu des preuves. Luc Frieden a précisé qu’il y avait eu deux ou trois rencontres avec Pierre Reuland, tout en niant l’existence d’un quelconque accord. Son successeur au ministère, François Biltgen, a finalement réintroduit ce paragraphe qui est entretemps devenu loi.

 

À la suite des élections législatives du 7 juin 2009,  Luc Frieden  est nommé ministre des Finances. Se plaçant plus que jamais en dauphin de Jean-Claude Juncker auquel on prête toujours des visées européennes, il franchit une étape dans son ascension vers la fonction tant convoitée de Premier ministre. Mais il vivra, pour la première fois, un échec politique tangible. Il tente par un passage en force d’imposer des mesures d’austérité qui sont loin d’être partagées au sein du gouvernement – et notamment pas par les ministres socialistes. Pour rompre le blocage des négociations et pour dénoncer le cavalier seul du ministre des Finances, le chef de file du syndicat OGB-L Jean-Claude Reding publie le paquet de mesures unilatérales du ministre des Finances, que ce dernier avait présenté lors d’une réunion tripartite. Cet épisode sonna le glas de l’institution tripartite qui ne s’en est jamais remise, et sema aussi la zizanie au sein de la coalition. Dans les jours suivants le ministre du Travail Nicolas Schmit (LSAP) se distancie publiquement du ministre des Finances en expliquant que les propositions du gouvernement ne faisaient pas l’unanimité parmi les ministres. Il jugeait notamment inacceptable le prix que paieraient les familles pour résorber le déficit de l’État et suggère d’explorer d’autres pistes d’économies dans un budget annuel de 9 milliards d’euros. « Le paquet de mesures doit être mieux équilibré. Il ne correspond pas aux objectifs politiques que nous poursuivons, le soutien aux familles, l’émancipation des femmes et l’accès aux études supérieures au plus grand nombre« , soutient-il.[9] Le ministre socialiste du Travail (et ancien diplomate) Nicolas Schmit fustige ainsi publiquement le déséquilibre des mesures présentées par Luc Frieden, en estimant que le paquet intégral devait être renégocié afin de mieux partager les conséquences financières de la crise parmi tous les partenaires sociaux.[10]

 

Mais Luc Frieden continuera à se positionner comme prédicateur d’une politique d’austérité, en faisant siennes sans nuance les revendications d’une partie du patronat. Dans son discours, en février 2012, à l’occasion de la 53e Journée de l’ingénieur, il fustige ainsi le modèle « luxembourgeois » de la tripartite et s’en prend au salaire minimum, qui selon lui est « trop élevé » pour garantir la compétitivité du pays.[11] L’action politique de Luc Frieden se base toujours sur deux piliers. D’un côté, il s’agit de mettre en scène l’homme politique Luc Frieden qui œuvre, tout seul, pour le bien du pays. De l’autre, ses actions ont toujours avant tout pour but de servir une certaine clientèle issue des milieux d’affaires. L’épisode des actions Cargolux rachetées par Qatar Airways en est une parfaite illustration. En février 2011, le ministre des Finances Luc Frieden se rend avec le Grand-Duc héritier Guillaume à Doha, au Qatar. Luc Frieden impose tout seul un « accord verbal » avec le vice-Premier ministre pour la vente d’un tiers des actions Cargolux à Qatar Airways. Toutes les parties intéressées sont du moins surprises par cette «poignée de main» parce que les négociations entre les deux sociétés ont été rompues en juin 2010 et que Luc Frieden avait pour seul mandat d’explorer si le dossier pouvait être ranimé. En novembre 2012, Luc Frieden fera l’objet de nombreuses critiques à la Chambre des députés par rapport à ces négociations. En juin 2011, le Premier ministre qatari Al Thani signe à Luxembourg le contrat par lequel l’affaire Cargolux est scellée. Un jour avant le transfert des actions fut organisée dans le plus grand secret une réunion d’actionnaires. Seulement après d’âpres négociations, l’Etat et les actionnaires semi-étatiques (BCEE, la SNCI et Luxair) acceptent que les actionnaires privés BIP Investment Partners et Lux-Avantage reçoivent un morceau bien plus gros du gâteau – c’est-à-dire du prix de vente. En novembre 2012, les Qataris se retirent de l’actionnariat de Cargolux: le deal de Luc Frieden a complètement échoué. Le 11 juin 2013, le Parlement débattra de nouveau sur le dossier Cargolux. Ce débat est basé sur un rapport de 23 pages, que Luc Frieden avait donné à préparer au cabinet de conseil PricewaterhouseCoopers (coût: 200 000 euros, soit 8 695,7 € par page). Le rapport conclut que toutes les parties avaient négocié « en bon père de famille ». François Bausch, président du groupe des Vert, résume: « Wou een da muss feststellen, datt éischtens op e ganze Koup Froen déi mir gestallt hunn, an deem Rapport keng Äntwert ass. Ee sech zweetens muss froen, ob dat esou glécklech war fir deen nämmlechte Consultant ze huelen, deen och am Prozess zwëschent der Verhandlung mat de Katarie mat am Spill war. An drëttens een d’Impressioun awer net lass gëtt, wann een dat hei liest, datt e bëssen et Copy-paste ass, niddergeschriwwen zu deem wat de Minister eis scho virun iwwer engem Joer gesot huet, dat heescht datt et awer e bëssen eng bestallte Saach ass. »[12]

 

Le 2 octobre 2012 le ministre des Finances Luc Frieden présente au Parlement son avant-projet de budget[13] qui est critiqué jusque dans les rangs des partis de sa propre coalition gouvernementale CSV-LSAP. Dans les débats suivant la présentation de Luc Frieden, le Premier ministre Jean-Claude Juncker et le vice-Premier ministre Jean Asselborn désavouent le ministre des Finances. Les groupes parlementaires majoritaires vont présenter une contre-proposition de budget qui sera finalement adoptée.[14] Pour se refaire une santé, M. Frieden multiplie ses communications et tente de se mettre en valeur. Le 11 octobre il fait annoncer au Luxemburger Wort qu’il est maintenant « à la tête » du FMI et de la Banque mondiale et déclare que : „Als Präsident des Gouverneursrat ist man „Primus inter pares“, setzt aber auch Akzente, nicht zuletzt durch die Eröffnungsrede. »[15] Évidemment ce n’est qu’une action de relations publiques. Le poste de président du Board of governors est distribué selon un simple principe de rotation et n’est même pas mentionné dans l’organigramme du FMI. La seule chose que M. Frieden fera, c’est un banal discours de bienvenue comme ses prédécesseurs dans la rotation, dont Riad Toufic Salameh, gouverneur de la Banque du Liban (2012), le Premier ministre Hubert Ingraham des Bahamas (2011), le ministre des finances du Nigéria Dr. Mansur Muhtar (2009) ou le  Dr. Nguyen Van Giau, gouverneur de la Banque centrale du Vietnam (2008).

 

Le 7 avril 2013, juste avant la déclaration gouvernementale du Premier ministre Jean-Claude Juncker, Luc Frieden essaie à nouveau de se profiler sur un autre sujet : le secret bancaire. Après une interview avec Luc Frieden, le journal dominical allemand Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung [16] annonce sous le titre: „Luxemburg knickt ein“ la fin du secret bancaire luxembourgeois. Cette communication catastrophique le force à participer à une réunion organisée d’urgence avec les membres de l’ABBL le 10 avril à la Coque. Cette façon de communiquer a comme conséquence plus que regrettable qu’au cours de la crise de Chypre le Luxembourg est sous une pression énorme des médias à l’étranger. Mais M. Frieden n’a pas tiré les leçons de sa panne de communication: dans une interview au Financial Times fin avril, le ministre des Finances affirme même – toujours sans coordination interne – que le Luxembourg serait même inconditionnellement prêt à l’échange d’informations fiscales pour les entreprises. Cette nouvelle annonce inattendue est un choc potentiel pour la place financière, qui fait suite aux fortes pressions internationales exercées sur le Grand-Duché.[17]

 

En avril 2013, un autre élément annexe à l’affaire Bommeleeër fait surface. Luc Frieden dément de manière véhémente sur RTL-Radio Lëtzebuerg des informations de la station de radio 100,7 selon lesquelles il n’aurait pas soutenu les investigations dans l’affaire et aurait même tenté d’y faire obstruction. D’après Radio 100,7, M. Frieden, alors ministre de la Justice, aurait tenté d’influencer le procureur Biever et la juge d’instruction Woltz afin qu’ils ne poursuivent pas leurs enquêtes dans l’affaire Bommeleeër. Biever va d’ailleurs plus tard répéter ces accusations devant la commission juridique de la Chambre des députés. Doris Woltz, juge d’instruction de l’époque, confirma les propos de Biever en indiquant qu’elle avait été abordée par Luc Frieden au détour d’un match de basket, et que le ministre lui aurait demandé d’un ton désapprobateur où en était l’enquête dans l’affaire Bommeleeër. Elle a en outre expliqué qu’elle se serait attendue à davantage de soutien de la part du Ministre. Robert Biever a ainsi déclaré sur RTL-Télé-Lëtzebuerg que le Ministre lui aurait dit: « Hutt Dir da soss näischt ze doen? (…) An där Gespréicher hat ech eng ganz Rei. Ech kann net soe wéivill, mä iwwer d’Joeren, vun 2001 un, bei Geleeënheet, wou mir dann dorop ze schwätze koumen.« [18] Il faut dans ce contexte rappeler qu’une jurisprudence constante dans le cadre de l’article 19 du Code d’instruction criminelle affirme clairement que « si le ministre de la Justice peut ordonner au ministère public d’engager une poursuite pénale, il ne peut en aucun cas (!) lui donner des ordres astreignants ou péremptoires de s’abstenir d’une poursuite déterminée. » Il est intéressant de noter que dans l’affaire Wolter/Roemen[19], Luc Frieden avait encore déclaré: « ech sin Justizminister zu Lëtzebuerg an vir deen gëllen strikt Prinzipien, notamment déi, datt d’Geriichter eiser Verfaassung no onofhängeg sin. An dobéi kënnt, datt en Untersuchungsriichter, deen an deser Affär ganz alleng decidéiert, wat fir eng Moossnahmen hien als déi richteg fënnt vir eng Affär opzeklären. Hei kann keen him dranschwätzen an schon guer net den Justizminister. Géing ech dat maachen oder esouguer nemmen kommentéieren (…), dann géing ech, mengen ech, ee graven Fehler machen, well meng Fonctioun ass jo grad den Garant vun der Onoofhängegkeet vun der Justiz ze sin. »[20] Ce qui démontre qu’en suggérant à M. Biever et à Mme Woltz de se concentrer sur d’autres affaires que les Bommeleeër, M. Frieden savait très bien ce qu’il faisait.

 

Mais même dans sa chasse gardée, la place financière, Luc Frieden n’est aujourd’hui plus  incontésté – pas seulement pour sa communication néfaste en matière de secret bancaire. Son souhait que le siège social de la banque Sal Oppenheim soit installé au Luxembourg aurait pu être une menace fondamentale pour l’AGDL luxembourgeoise. Le « Haut comité de la place financière » institué par le ministre, qui est en soi une bonne idée, ne fonctionne pas comme il le devrait et ne donne que peu de résultats concrets. Une certaine grogne se fait jour en même temps à la CSSF, à la Banque Centrale du Luxembourg et à Luxembourg for Finance.[21] Luc Frieden n’a pas réussi – ou n’a pas voulu – une clarification, pourtant nécessaire, de la répartition des tâches  entre la CSSF et la Banque Centrale du Luxembourg, notamment en matière de surveillance macro-prudentielle et en matière de contrôle des liquidités. M. Frieden – qui, en vertu d’une tradition luxembourgeoise bien établie, bien que dépassée aujourd’hui, a tendance à considérer  la CSSF plus comme un « service provider » et moins comme un régulateur responsable de faire respecter les lois – a refusé, même après la crise de 2008 et pendant les années suivantes, d’introduire un arsenal complet[22] et un système procédural de sanctions et autres moyens d’intervention qui respecterait aussi bien les exigences du droit de l’Union européenne (exigeant notamment des sanctions effectives, proportionnées et dissuasives) que celles de l’article 6 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme (relatif notamment aux garanties procédurales).[23] Il a par ailleurs refusé de renforcer l’indépendance de la CSSF, comme cela est pourtant  demandé par le FMI dans ses recommandations du 14 mai 2012[24]. De même son favoritisme personnel dans la distribution des postes est très critiqué: son premier conseiller de gouvernement et « chef de cabinet », préside le conseil d’administration de la CSSF (depuis le 1er mai 2011) et siège de même aux conseils d’administration de la BIL et de la Bourse de Luxembourg. Ces multiples casquettes ont  prêté le flanc à une série d’articles dans la presse internationale sur la mauvaise gouvernance de la place financière : publicité néfaste pour l’économie du pays, dont on aurait pu se passer par une politique de personnel plus prudente. [25]

 

A l’heure où l’aura de quasi-dieu de JCJ est en train de s’effriter, il m’a semblé intéressant de me poser la question si l’aura de « premier de la classe » de M. Frieden était justifiée. Certes, M. Frieden n’a jamais eu de ministères faciles, et il a certainement des mérites, notamment pour la Place financière. Mais a-t-il été trop « sérieux », et est-il irremplaçable, comme le prétendent d’aucuns ? Je ne le pense pas.

 



[1] http://www.land.lu/1998/12/31/leleve-modele/

[2] Question parlementaire n° 957 du 5 février 2001

[3] http://www.land.lu/2000/02/03/dormez-tranquilles-bonnes-gens/

[4] http://www.land.lu/2001/08/23/le-non-refoulement-comme-principe-supreme/

[5] http://www.ccdh.public.lu/fr/actualites/2011/10/communiqu___Kalifi/

[6]Propositon de loi n°5013, consultable sur : http://www.chd.lu/wps/PA_Archive/FTSShowAttachment?mime=application%2fpdf&id=704778&fn=704778.pdf

[7] Cf Question parlementaire n° 839 de Ben Fayot du 12 janvier 2006.

[8] Question parlementaire n° 2295 de Ben Fayot du 24.7.2003.

[9] http://www.lessentiel.lu/news/story/27944608

[10] http://www.wort.lu/de/view/sparmassnahmenpaket-nicht-vom-regierungsrat-beschlossen-4f61da93e4b0860580ab17d8

[11] http://www.lessentiel.lu/fr/news/luxembourg/story/26922500

[12] http://www.gouvernement.lu/salle_presse/interviews/2013/06-juin/11-frieden-tv/index.html

[13] http://www.lessentiel.lu/fr/news/story/12914186

[14] http://www.paperjam.lu/article/fr/en-panne-de-cohesion

[15] LW: Herr Minister, Sie stehen jetzt an der Spitze von Währungsfonds und Weltbank. Was bedeutet diese Ernennung für Sie?Luc Frieden: (…) Die Wahl ist eine Anerkennung für die Rolle, die Luxemburg in der internationalen Staatengemeinschaft einnimmt. Das ist ähnlich wie die Präsidentschaft der UNO-Vollversammlung, die Gaston Thorn in den 70er Jahren übernahm.” www.wort.lu/de/view/luc-frieden-eine-ehre-fuer-luxemburg-507b970ee4b0069dd65796ca

[16] http://www.seiten.faz-archiv.de/fas/20130407/sd2f201304073843750.html

[17] http://www.paperjam.lu/article/fr/multinationales-vers-la-fin-du-secret-bancaire

[18] http://www.gouvernement.lu/salle_presse/interviews/2013/06-juin/11-frieden-tv/index.html

[19] http://www.forum.lu/pdf/artikel/6115_265_Folscheid.pdf

[20] http://www.gouvernement.lu/salle_presse/interviews/2000/09/20000926frieden/index.html

[21] http://www.land.lu/2013/07/19/course-de-c%C3%B4te%E2%80%A9/

http://www.land.lu/2013/03/01/promotionsreiseagentur%E2%80%A9/

[22] Cf. la position du FMI sur ce sujet: “The forthcoming initiative of amendment to the law regarding the sanctions powers of the CSSF could be used to overhaul the law establishing the CSSF. A draft revision of the law establishing the CSSF should be proposed to the Parliament in the medium term (one year).” http://www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2011/cr11148.pdf

[23] Il semble seulement avoir changé d’avis en vue des élections. Cf. Réponse de Monsieur Luc Frieden, ministre des Finances, à la question parlementaire n°2537 du 5 février 2013 de l’honorable Député Monsieur Gilles Roth.

[24] http://www.imf.org/external/np/ms/2012/051412.htm

[25] “A flagrant violation of the basic principles of good governance”, in: Financial Times, 7 octobre 2013.

17 thoughts on “The Talented Mr Frieden – Un inventaire politique”

  1. molberlay says:

    ech, ech , ech , ech , ech , ech ,ech ,
    den (ex) Dauphin

  2. Claude says:

    Leiwen Här Fayot
    Dir hut bei mir elo souvil Negativ Punkten gesammelt wei ären article laang as. Ech erwaarden dass angehend Politiker sech iwert hir intentioneiert Politik ausloossen, an beschtmeiglech probeiert mat Verbesserungsvirschlei zë iwerzeegen. Dir beweist dass dir én politescht Verständnis (eroofmaan iwer alles), vum leschten Jorhonnert hut, a sos eidel ausgit. Dir beweist das är politesch Maturiteit an de Kannerschong as. Ech si kén Friedenunhänger, a muenches ka richteg sin.Äre Papp hun ech heich als Professor an an der Politik geschaat. Dir sid eng ganz schlecht Kopie.
    Nët gud fir d’LSAP, Här Fayot.

  3. Franz Fayot says:

    Léiwen Här Faber,

    Et geet a mengem Artikel net ëm « erofmaachen iwwer alles » wéi dir schreift. Wann der e bessen duerch mäin Blog liest a wat ech do geschriwwen hu seit engem Joer, da fannt der e sëllechen Bäitreeg iwwer meng « intentionéiert Politik », wou ech probéieren mat « Verbesserungsvirschléi ze iwwerzeegen ». Zum Beispill, an da si mer erëm beim Här Frieden, meng « 15 Punkten fir d’Zukunft vun der Finanzplaz », déi jo och zum groussen Deel an den LSAP Walprogramm agefloss sinn. Mais dir fannt och nach aner Virschléi, iwwert eng gutt Gouvernance, iwwert eng nei Stadentwécklung, iwwer Logement etc. etc. Sou wäit dozou.
    Är Aussoen iwwert meng politesch Maturitéit an iwwert d’schlecht Kopie vu mengem Papp hunn ech net weider Loscht ze kommentéiren a loossen ech mol einfach am Raum stoën, ënnert Ärer Responsabilitéit. Dat sinn déi Zort pauschal a blessant Kommentaren déi Dier mir ënnerstellt am Zusammenhang mam Här Frieden, mais déi Dier néirends, an ech betounen: néirends, a mengem Artikel fanne wärt!
    Franz Fayot

    Léif Gréiss,

    Franz Fayot

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