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Un monument à la mémoire du premier socialiste du Grand-Duché [Ben Fayot]


 Tableau: Michel Welter par Ferdinand d’Huart, Coll. R. WelterCapture d’écran 2015-12-16 à 23.38.12

Article également paru au Tageblatt

Je pèse mes mots : c’est un véritable événement dans l’édition historique luxembourgeoise que Germaine Goetzinger a créé avec la publication du journal de Michel Welter [1]. Evénement par l’intérêt historique du texte et l’importance de l’homme politique qui l’a produit. Car Michel Welter était le fondateur du mouvement socialiste au Luxembourg et un des hommes politiques les plus influents du pays durant les quinze premières années du 20e siècle. Il est exceptionnel sinon unique qu’un homme politique luxembourgeois ait tenu un journal avec cette assiduité et cette qualité aussi bien quant au fonds qu’à la forme. Evénement aussi par le soin, l’ acribie et l’érudition avec lesquels le texte a été établi et qui permettent de faire revivre le Luxembourg de la Première Guerre mondiale de façon prégnante, vu de l’intérieur de la société par un témoin et acteur de l’époque.

Une vision lugubre de l’avenir du Grand-Duché

Le Centre national de littérature (CNL) est l’éditeur de l’ouvrage, avec l’apport financier du ministère de la Culture. C’est un investissement qui fait honneur aux deux protagonistes, tout comme au Dr Roger Welter, le petit-fils du Dr Michel Welter, qui a conservé religieusement les cahiers que son père Robert Welter avait prêtés à Jules Mersch pour sa Biographie nationale en 1966. Ce dernier en avait fait alors le point de départ de la première et unique biographie du docteur rouge qui existe à ce jour [2] alors que, selon Mersch, « trois journalistes en titre du mouvement socialiste dont feu Michel Rasquin » avaient promis successivement d’écrire cette biographie.

En 2009, Roger Welter, ayant entrepris lui-même de transcrire les pages manuscrites des cahiers légués en vue d’une publication, a eu la sagesse de s’adresser à une experte en matière d’édition, en l’occurrence Germaine Goetzinger, ancienne directrice du Centre national de littérature. Le labeur autour des douze cahiers manuscrits a pris à celle-ci plusieurs années de sa vie.

Si elle a décidé de ne publier que neuf cahiers et la moitié d’un dixième sur les douze disponibles, c’est qu’elle a voulu présenter un texte continu qui commence le 3 août 1914 et se termine le 3 mars 1916. C’est une période marquée par le début et l’enlisement de la guerre tout comme par des événements de politique intérieure qui vont mener Welter au gouvernement. Le volume se place de cette façon dans le cadre du travail historique et littéraire du CNL sur la Grande Guerre 1914-1918 au Luxembourg.

Les pages écrites par le Dr Welter le plus souvent tard dans la soirée sont cependant moins un journal personnel que le réceptacle de la réflexion au jour le jour d’un homme politique de premier plan. La politique et la guerre accaparaient son esprit entièrement. Quant à celle-ci, étant donné l’absence de nouvelles fiables et l’ignorance au Luxembourg des opérations militaires, elle donnait lieu aux rumeurs multiples et aux spéculations les plus folles que le journal reflète à satiété.

Sans doute, comme le note Germaine Goetzinger, l’inventaire des sujets politiques fait apparaître des lacunes étonnantes de la part d’un homme politique de premier plan sur des sujets pourtant brûlants comme p.ex. le ravitaillement du pays alors que la faim guettait les familles ouvrières dès les premiers mois de la guerre. Au lieu de cela apparaît presqu’à chaque page, sur fonds de grondement lointain des canons, la perspective lugubre d’un Grand-Duché perdant sa liberté et son indépendance pendant et après la guerre, quel que fût finalement le vainqueur de cette conflagration qui allait changer le monde. Il revenait sans cesse, presqu’au jour le jour, à la situation internationale et à l’avenir incertain du pays, obsédé et attristé par l’échec de la social-démocratie internationale d’avoir empêché cette guerre.

Le déchirement de l’homme politique

Qui était Michel Welter? Né en 1859 à Heiderscheid – où on peut visiter sa maison natale, aménagée en centre culturel – , il était le quatrième enfant de onze et le seul d’une famille pauvre à faire des études jusqu’à devenir médecin généraliste en 1886, pratiquant d’abord à Esch/Alzette, ensuite à partir de 1900 dans la capitale, rue de Strasbourg dans le quartier de la Gare.

Avec son ami C.M.Spoo il fut candidat aux élections législatives dans le canton d’Esch en 1896 ; Spoo fut élu, Welter dut attendre une élection partielle en 1897 pour entrer à la Chambre. Aux élections législative de 1902, Spoo et Welter se présentèrent avec des démocrates comme Léon Metzler, Xavier Brasseur et Jean-Jacques Diderich. Ils se firent élire, formant un groupe de cinq à la Chambre, ce qui leur donnait une influence certaine dans le jeu politique de l’époque. Le ministre d’Etat Eyschen gouvernait avec une majorité plutôt libérale, mais sans contours très précis. A partir de 1908 «le bloc des gauches » de jeunes libéraux et de sociaux-démocrates dominait le pays. Welter qui avait opéré le rapprochement des démocrates et des libéraux était alors à l’apogée de son pouvoir. Mais en 1914, quand nous entrons dans son journal, on a l’impression qu’il est déjà désabusé par la politique.

Il y a une certaine tragédie dans la vie politique de Welter. Il parvint à la Chambre, puis au gouvernement, dans l’ancienne logique du système censitaire et majoritaire . Médecin, donc notable, de même que Spoo, industriel, Léon Metzler et Xavier Brasseur, tous les deux avocats, il baignait dans un milieu bourgeois. Pour avoir le droit de vote actif et passif, il fallait disposer d’une certaine aisance. On ne pouvait se faire élire avec des idées révolutionnaires. Welter, réaliste, choisit donc des thèmes porteurs pour la nouvelle classe moyenne qui émergeait dans le canton d’Esch au début du 20e siècle, un canton qui se sentait négligé par les politiques de la capitale où on préférait ‘soigner’ les agriculteurs. Welter et les siens demandaient des lois sociales, le suffrage universel, des routes, des écoles moyennes, des logements ouvriers, le développement des communes, le tout saupoudré d’anticléricalisme et d’attaques contre les seigneurs du fer qui n’hésitaient pas à acheter les voix des électeurs par des libations le dimanche au chef-lieu du canton les jours d’élection. Donc pas d’appel à la révolution sociale qu’auraient préféré les militants ouvriers du parti socialiste créé en 1902.

Mais d’autre part Welter était conscient de l’égoïsme des grands capitalistes de son époque. Voilà pourquoi il voulait construire un mouvement socialiste – un parti, un syndicat – à l’image de ce qu’il voyait en Belgique, en France et en Allemagne. Disons-le tout de suite : cela ne lui réussit pas. Fondé en 1902, le parti social-démocrate eut sa première scission en 1903 quand les ouvriers se séparaient des bourgeois, scission qui allait durer jusqu’en 1913. Welter fonda en 1903 une maison du peuple à Esch/Alzette où les militants pourraient être formés, se réunir, discuter, où une coopérative pourrait leur faciliter la vie. Cette entreprise périclita après deux années. Il essaya d’animer un parti de gauche avec sa base ouvrière pour lutter contre la patronat alors qu’en même temps les élections exigeaient des alliances de deuxième tour avec les libéraux, parti des patrons.

Un peu candidement, son biographe Jules Mersch a essayé de faire de Welter un social-démocrate modéré : « Soucieux de ne pas quitter le terrain des réalités, il concentrait ses visées sur ce qui pouvait être atteint, si possible avec l’aide de tous les éléments démocratiques » [3] . Mais sans doute, surtout à ses débuts en politique, au début de l’ère industrielle, quand les affaires florissaient, la misère ouvrière et les exemples étrangers lui firent entrevoir une autre politique que celle du bloc plus tard. Ce déchirement explique peut-être sa rage à la Chambre et sa critique acerbe de ses adversaires comme de la politique luxembourgeoise en général qui s’exprime largement dans son journal.

Pas d’ épanchements personnels

Welter était député de 1897 à 1916, puis membre du gouvernement Victor Thorn comme directeur général de l’agriculture, du commerce et de l’industrie à partir de mars 1916 jusqu’en janvier 1917. Il ne réussit pas à redresser la situation alimentaire d’un pays que les puissances de l’Entente considéraient comme un pays ennemi, à la botte de l’Allemagne, et auquel elles rechignaient à livrer du blé, des pommes de terre et de la viande. Mais le journal de Welter s’arrête au moment où il entame sa brève carrière ministérielle qui signifiait le début de son déclin politique. La plupart de ceux qui l’avaient accompagné jusque là l’abandonnaient en lui refusant la confiance en décembre 1916.

Il revint certes à la Chambre en 1920, Michel Schettlé, le premier de la liste socialiste du centre élu en 1919 s’étant désisté pour lui. En 1922, le parti socialiste fut laminé au centre, n’y gardant qu’un siège obtenu par le bourgmestre de Differdange Emile Mark ! Welter décéda en 1924, un monument fut érigé à sa mémoire à Esch en 1927.

Peut-on mieux connaître l’homme que fut Welter à travers son journal ?

D’abord, l’homme privé apparaît peu. Nous apprenons très peu de détails de sa vie quotidienne. On aurait aimé connaître un peu mieux sa vie courante, non par voyeurisme, mais par intérêt sociologique. Comment vivait un homme politique au début du 20e siècle ? Welter était médecin, pratiquait sa médecine dans la maison où il habitait, et faisait des visites à domicile, parfois en dehors de la ville. Il aimait faire de longues promenades, parfois avec sa fille Alice, âgée de 14 ans en 1914 quand le journal commence. Etait-il fortuné ? On ne sait trop. Un député ne tirait pas de revenu à cette époque de son mandat. Welter vivait dans l’aisance, avait du personnel de maison. On rapporte qu’il soignait parfois des malades gratuitement. Sa femme Alice Heck provenait d’une famille bourgeoise de magistrats. Rarement le journal soulève un pan sur sa vie de tous les jours. C’est dommage, mais c’est sans doute naturel pour l’époque où il n’était pas courant de s’épancher sur ses affaires privées, fût-ce dans un journal certainement pas écrit pour être publié un jour.

Après sa mort son parti s’essayait à l’hagiographie. Mais Welter n’était pas un homme de rondeur, un rassembleur qui pouvait plaire au grand nombre. D’élection en élection il était moins bien élu. Il apostrophait volontiers ses adversaires politiques comme ses amis au parti. Il s’emportait facilement et n’hésitait pas à montrer son dédain qui s’exprime souvent dans son journal surtout à l’adresse des libéraux.

La fin du bloc en 1917, la radicalisation des partis pendant et après la Première Guerre mondiale, un pays en pleine transformation dès 1918 – tout cela a fait qu’il apparaissait comme l’homme d’un passé définitivement révolu.

La publication de son journal cent ans plus tard est ce qui peut arriver de mieux à sa mémoire : un beau livre, bien illustré, bien agencé qui est un monument d’intelligence historique, plein de vues intéressantes sur son époque, sa vie, sa pensée, infiniment meilleur que toute hagiographie !

Ben Fayot

[1] La Grande Guerre au Luxembourg, Le Journal de Michel Welter 3 août 1914 – 3 mars 1916, édition annotée et commentée par Germaine Goetzinger, Mersch 2015, Centre National de Littérature.

[2] Biographie Nationale du Pays de Luxembourg depuis ses origines jusqu’à nos Jours, XIVe fascicule, Le Dr Michel Welter et son Journal, par Jules Mersch, MCMLXVI, Imprimerie de la Cour Victor Buck, Luxembourg.

[3] Jules Mersch, p. 202

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